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Louis XIV (1638-1715)

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Louis XIV (1638-1715) ou les tribulations dentaires du Roi Soleil


Par
Xavier Riaud

Le Dauphin a du mordant

A sa naissance, le petit Louis est, semble-t-il, pourvu de deux incisives. Dans une lettre de 1638 à Oxenstiern, Hugo Grotius (1583-1645), le célèbre juriste des Provinces-Unies (anciennement les Pays-Bas), témoigne de la voracité de l’enfant et des douleurs aux seins des nourrices, déchirés par le petit Dauphin denté (Grotius, 1687).
Dans sa jeunesse, le menton de Louis (Cabanès, 1928) est fort et les mâchoires sont prononcées, mais régulièrement dessinées. Les lèvres sont grosses avec une inférieure proéminente. « L’ensemble de la bouche dénote un grand fond d’orgueil, tempéré par la galanterie chevaleresque qui domina longtemps la cour du Roi-Soleil. » Jusqu’à 38 ans, le roi n’a jamais eu à se plaindre de ses dents. Dubois son dentiste d’alors, rapporte que l’essentiel des soins apportés s’est résumé en de simples pratiques d’entretien de la bouche.


Vallot, D’Aquin et Fagon

L’honneur de soigner la bouche royale est partagé entre le premier médecin, le premier chirurgien et l’opérateur des dents de la Cour qui n’intervient que pour effectuer les extractions (Lamendin, 2000).
Vallot, D’Aquin et Fagon sont les médecins qui se sont succédés au chevet du roi tout au long de sa vie. Le Journal de Santé de Louis XIV est leur journal écrit en soignant leur royal patient.


Premières douleurs dentaires

Le 16 avril 1676, Louis XIV part pour la campagne des Flandres (Vallot & al., 2004). Au cours de celle-ci, pour la première fois, semble-t-il, se manifestent « des douleurs des dents, assez opiniâtres, par une fonte et fluxion du cerveau sur ces parties… » De retour à Saint Germain après le 8 juillet, D’Aquin signale que : « … Sa douleur des dents s’est trouvée un peu plus opiniâtre, les ayant naturellement fort mauvaises. Souvent l’essence de girofle lui en a apaisé la douleur, et quelquefois celle de thym ; mais comme elle est trop forte, elle brûle la bouche et excite l’envie de vomir, et il ne faut s’en servir que dans l’extrémité de la douleur. »
A partir du mois de septembre 1678, le roi est à Fontainebleau. D’Aquin (Vallot & al., 2004) affirme que : « Le roi allant continuellement à la chasse dans les grandes ardeurs du soleil, fut incommodé de quelques douleurs de dents, auxquelles il est sujet ; même la joue droite et la gencive s’enflèrent, et l’abcès ayant suppuré intérieurement par l’usage d’un cataplasme fait de mie de pain et de lait, il fut ouvert avec la lancette, d’où il sortit du pus, et la douleur cessa avec la tumeur. »


Une communication bucco-sinusienne…

Suite à des extractions au maxillaire gauche, D’Aquin (Vallot & al., 2004) laisse entendre que son altesse aurait développé à cet endroit, une communication bucco-sinusienne.
Pour l’année 1680, de retour à Saint Germain pour les fêtes de mariage du Dauphin, le médecin signale qu’à partir du mois d’avril, son altesse « après les fêtes de Pâques, pour laquelle il usa de sirop d’abricot délayé dans de l’eau de fontaine, ne pouvant user d’eau d’orge de tablettes de guimauve, de celles de cachou, de sucre rosat, dont il cessa pareillement l’usage, parce que les sucreries lui faisaient mal aux dents… »


cautérisée par des boutons de feu

En 1685, au mois de janvier, le roi ne sort presque pas de ses appartements. D’Aquin affirme que sa santé est excellente en ce début d’année, « …si la mauvaise disposition de sa mâchoire supérieure du côté gauche, dont toutes les dents avaient été arrachées, ne l’eût obligé de remédier à un trou dans cette mâchoire, qui, toutes les fois qu’il buvait ou se gargarisait, portait l’eau de sa bouche dans le nez, d’où elle coulait comme une fontaine. Ce trou s’était fait par l’éclatement de la mâchoire arrachée avec les dents, qui s’était enfin cariée, et causait quelquefois quelqu’écoulement de sanie (matière purulente) de mauvaise odeur, d’autant qu’il était impossible de reboucher ce trou que par l’augmentation de la gencive, et qu’elle ne se pouvait reproduire que sur un bon fonds, c’est-à-dire en guérissant la carie de l’os de la mâchoire quelque profond qu’il pût être. Les avis de M. Félix et de M. Dubois furent soutenus du mien, qu’il n’y avait que le feu actuel capable de satisfaire aux besoins de ce mal. Pour cet effet, le roi y étant résolu, l’on fit faire des cautères de grosseur et de longueur convenables pour remplir et brûler tous les bords aussi profondément que la carie le demandait. Le 10 de janvier, on y appliqua quatorze fois le bouton de feu, dont M. Dubois, qui l’appliquait, paraissait plus las que le roi qui le souffrait, tant sa force et sa constance sont inébranlables dans les choses nécessaires, quand il s’y est déterminé.
Après cette application du feu, nous lui conseillâmes, trois ou quatre fois le jour, de faire passer de la bouche par le nez une liqueur, ou gargarisme, composé d’un quart d’esprit de vin, autant d’une eau vulnéraire distillée, et moitié d’eau de fleurs d’oranger, pour résister à la pourriture, faciliter la chute des escarres, et avancer la régénération de la gencive, par laquelle seule on pouvait espérer de boucher le passage, dont une partie se trouve naturelle à tous les hommes, pour le commerce de quelques petits vaisseaux qui fournissent de la nourriture aux dents et à la mâchoire où ce canal se porte de l’os cribleux, et dont l’autre partie s’était faite en arrachant les dents, par la violence, et formait la communication de la bouche à ce petit canal naturel. Mais ce ne fut qu’après avoir encore appliqué le cautère par trois fois, le premier de février, pour plus grande sûreté, et ce ne fut pas sans raison, que la carie nous parut entièrement guérie. Depuis ce temps, les chairs se sont engendrées si abondantes et si solides, que ce trou de la mâchoire est entièrement rebouché, et qu’il ne se trouve plus aucun passage pour porter l’eau de la bouche par le nez (Vallot & al., 2004)… »


Il en résulte un mouchage important et une odeur particulière…

Cette guérison si elle suscite la joie du monarque et de ses proches, n’est pas exempte d’effets secondaires regrettables comme un mouchage important qu’il conserve jusqu’à la fin de ses jours, mais aussi « une odeur forte et quasi cadavéreuse dans les mucosités qu’il mouchait… »
D’Aquin ne s’en émeut pas et pense que cette odeur provient des chairs cautérisées. Pour le médecin, elle doit disparaître et de fait, c’est ce qui se produit en fin d’année.


Tribulations dentaires du Roi Soleil

Le 4 janvier 1688, Louis XIV est à Fontainebleau (Vallot & al., 2004). Ce jour-là, « sans aucune douleur de dents considérable, la joue gauche enfla un peu ; ce qui se dissipa en deux ou trois jours, sans lui causer aucune incommodité qui l’ait empêché d’agir. »
En 1689, le 26 et le 27 juin 1689, le roi a mal aux dents. Chose étonnante, il semble que son mal soit la conséquence d’un rhume qui une fois guéri, voit les maux de dents disparaître. En fait, lorsque les racines dentaires baignent dans les sinus maxillaires attenants, il est fréquent lors d’un rhume, d’avoir des lourdeurs aux dents si vives qu’elles en génèrent des douleurs. Ces deux jours donc, « le roi se plaignit du mal de tête, avec pesanteur, contre son ordinaire, non sans quelque soupçon de fièvre, qui se dissipa bientôt, ayant observé que c’était l’effet d’un rhume et d’un catarrhe à la tête, qui, ayant pris son cours par le nez, excita un peu de douleur à la mâchoire supérieure, et fit cesser en même temps et le mal de tête et la pesanteur. » Le lendemain, tout est rentré en ordre (Vallot & al., 2004).
En 1696, le 15 mai, Louis-Dieudonné est à Marly (Vallot & al., 2004). Une fluxion de la joue droite alite le roi. « Cependant, ce qui avait été renfermé par la transpiration supprimée, la nuit que le roi avait passé découvert, n’étant pas absolument dissipé, une fluxion se jeta sur la joue droite du roi, et l’enfla beaucoup à l’endroit des glandes maxillaires. » Le soir de retour de promenade, il présente « la joue rouge et fort enflée. » Le lendemain, il reste au lit. Il se réveille sans fièvre, « mais la tumeur augmenta le soir, et la nuit fort agitée, et le pouls du roi assez agité le matin pour connaître qu’il y avait eu de la fièvre pendant la nuit, ce que je n’avais pu observer. » Le jeudi, le roi reste au lit et y règle les affaires courantes. La nuit suivante se passe mieux « parce que l’humeur de la fluxion éleva l’épiderme, et suinta un peu, ce qui en diminua la douleur et la tension. » Le vendredi, « la rougeur s’éteignit, et la tumeur se durcit avec un renouvellement de douleur, qui rendit la nuit inquiète et presque sans sommeil, avec de l’agitation au pouls, ce qui obligea son altesse d’entendre la messe dans son lit, où ayant dormi environ une heure et demie couverte, elle sua assez abondamment. Aussitôt, la tumeur s’amollit, la douleur se calma, et le roi se trouva en état de retourner à Versailles, où il a dormi tranquillement la nuit du samedi au dimanche, pendant laquelle ayant été couvert, il sua suffisamment pour tellement désenfler la joue malade et le lundi suivant, après une bonne nuit, la tumeur disparut entièrement. »


Un ultime chicot

Louis XIV revient à Marly en cette fin février 1707 après quatre mois d’absence (Vallot & al., 2004). Le mercredi 9 du mois de mars, Fagon signale que : « le roi ayant un peu tourmenté le chicot d’une dent d’en bas, dont la pointe l’incommodait, pour tâcher de la tirer, et ne l’ayant pu faire qu’avec trop de peine, le laissa ; mais, le soir, il y sentit de la douleur et de la dureté, et le matin, il y parut de la rougeur qui s’augmenta, et la tumeur avec elle. Elles gagnèrent ensemble tout le tour de la mâchoire inférieure où se forme le menton, avec une dureté assez considérable. Ce qui fut accompagné de douleur et de pesanteur au derrière de la tête, au col, à l’épaule gauche, au bras droit vers l’articulation de l’épaule, et un peu de mal de gorge. L’ébranlement du chicot avait donné occasion au mouvement de l’humeur qui se répandait sur tous les endroits où S. M. (Sa Majesté) sentait de la douleur. (…) Mais le roi s’étant relevé la nuit, un peu après une heure, pour faire une grande selle mêlée d’humeurs écumantes, et ayant sué considérablement le reste de la nuit, étant bien couvert comme je l’avais pressé de l’être, à son réveil la rougeur parut amortie, la tumeur amollie, et la douleur de la tête, du col, des épaules et des bras, diminuée.
Le mercredi suivant, 16 du mois, le roi se fit tirer le chicot, qui sortit presque sans douleur, et tous les accidents cessèrent, (…). Le roi a seulement ressenti quelques pesanteurs de tête, que différentes occasions de se morfondre lui causent le plus souvent, et qui se terminent aussi fréquemment par un rhume qui le fait moucher et cracher sans presque tousser que de la gorge. »


Derniers jours du Roi

Les dents du roi étaient si mauvaises qu’elles étaient extrêmement difficiles à extraire. Elles résistaient tellement que Dubois (Cecconi, 1959), son opérateur pour les dents, a inventé un élévatoire approprié au contexte royal, qui a reçu des éloges du chirurgien Dionis lui-même.
Il semblerait que la dernière dent enlevée à Louis XIV l’ait été l’année de son décès. Rien n’est moins sûr. Son Journal de Santé s’interrompt en 1711 (Vallot & al., 2004).
Dans les derniers moments de la vie de cet illustre personnage, c’est Forgeron qui lui fournit l’essentiel des racines et opiats pour nettoyer sa bouche.
Le Roi-Soleil ne fera jamais remplacer ses dents absentes.
Dans ses derniers jours, alors qu’il souffre d’une gangrène de la jambe qui le condamne, Louis XIV est pris d’une sécheresse buccale intense, sa langue étant plus touchée que les autres muqueuses (Pérez, 2006).


Souffrir pour expier ses fautes…

Nombreux étaient les imprimés consacrés au soulagement des souffrances par une forme d’ascèse et de résignation laissant finalement peu de place au confort du malade. En utilisant des exemples de personnages de l’histoire sainte, ils prétendaient aider à supporter la douleur en la relativisant à l’extrême. On pensait chasser l’angoisse en exhortant le lecteur à mépriser son corps pour échapper à ses vicissitudes. Cette souffrance absolument consentie, devenue libératrice et hautement exemplaire, devait faire office de purgation spirituelle. « La santé chatouille votre corps et assomme vos vertus ; il la faut secouer un peu ; la lancette, le feu, le cautère, passant par votre peau, donneront jusque dans votre conscience et en feront sortir la pourriture. »
En l’absence d’antalgiques (…), ce travail sur soi du malade pouvait sans doute l’aider à supporter l’insupportable en se réfugiant derrière le rempart de l’autosuggestion.
Il y a fort à parier que Louis XIV a lu certains de ces ouvrages et a su en appliquer les dogmes à sa personne (Pérez, 2006).


Plusieurs dentistes

Louis XIV a eu pour premier dentiste, Dupont (Lamendin, 2000), déjà celui de Louis XIII, jusqu’en 1669, mais un dénommé Pierre Beuvault l’aurait été pour l’année 1646. Par la suite, François Le Bert a assumé cette charge de 1669 à 1676, puis Charles Boisgontin (ou Dubois) de 1676 à 1708 et enfin Charles-Arnaud Forgeron à partir de 1708.


Dupont, dentiste de Louis XIII et de Louis XIV

Dupont (Lamendin, 2007), dentiste de Louis XIII, le sera de Louis XIV jusqu’en 1669. Il est surtout connu par les brochures suivantes, qu’il publia dès 1633 :
- « L'opérateur charitable lequel montre la manière et méthode de se conserver les dents par Dupont opérateur du Roi reconnu expert pour toutes sortes de maux et accidents qui tombent sur les dents ».
- « Remède très véritable et très assuré pour ôter et empêcher a jamais le mal de dents sans les arracher ».
- « Nouveau remède contre le mal de dents consistant à extraire la dent malade et à lui en substituer une autre prise au choix du patient sur un mort ou sur un vivant ».
Dupont fait aussi paraître : « Approbation de MM. les Médecins, lesquels certifient à toutes personnes que l'on peut redonner de vraies et naturelles dents avec racines en la bouche et place de celles qui viennent d’être arrachées ; inventé et pratiqué par Dupont ».
En voici les termes : « Les sous-signez, Docteurs Régents en la Faculté de Médecine à Paris, Certifient avoir veu et remarqué un artifice non moins utile que rare inventé et pratiqué par le sieur Dupont, opérateur du Roy, de la Rayne Régente et de son Altesse Royale. C'est qu'après avoir arraché une Dent gastée et pourrie, il en remet et applique à l'instant en la mesme place une prise d'un autre corps humain, de pareille forme et grandeur de celle qu'il a arrachée, laquelle par son industrie y prend un tel affermissement qu'elle sert aux mesmes usages qu'une Dent qui aurait pris naissance en ce même lieu... Le présent certificat a été délivré audit sieur Dupont lequel l'a demandé pour certifier cette vérité confirmée par les seings cy-apposez ce vingt-sixième jour de Mars mil sîx cens quarante sept » (suivent 18 signatures de médecins, dont deux l’étant de la reine d'Angleterre et deux du roi de France).


Dubois, puis Forgeron

Charles Boisgontin ou du Bois-Guérin, d’où son nom de Dubois (Lamendin, 2007), a été opérateur pour les dents du Roi-Soleil de 1676 à 1708. « Il a soin de nettoïer et couper les dents, et fournir de racines et d’opiat quand le Roy lave sa bouche (Ouvrage collectif, 1698). »
Il se faisait assister de son neveu Charles Arnaud Forgeron qui a assuré la survivance de la charge, en lui succédant de 1708 à 1722. Etant devenu l’opérateur habituel de la Cour, ce dernier a été par conséquent le premier dentiste de Louis XV, avant Capperon.

Le musée Tavet-Delatour possède deux dents du Roi Soleil (Portier-Kaltenbach, 2007).


Référence bibliographique :

- Cabanès A., Dents & Dentistes à travers l’Histoire, Laboratoire Bottu (éd.), Paris, 1928, p. 53
- Cecconi L. J., Notes et mémoires pour servir à l’Histoire de l’Art Dentaire en France, L’Expansion (éd.), 1959, p. 120-121
- Grotius Hugo, Epistolae quotquot reperiri potuerunt (…), P. J. Blaeu, Amsterdam, 1687, lettre du 25 décembre 1638, pp. 490-491 et 557
- Lamendin Henri, Rois de France, des dentistes et l’Histoire…, in Le Chirurgien-Dentiste de France, 20/01/2000, n°968, pp. 28-33
- Lamendin Henri, Praticiens de l’Art Dentaire du XIVème au XXème siècle, L’Harmattan (éd.), Collection Médecine à travers les siècles, Paris, 2007, pp. 52-56
- Ouvrage collectif, L’Etat de la France…, Paris, E. Loyson, 1698, p. 179
- Portier-Kaltenbach Clémentine, Histoires d’Os et autres illustres abattis, J. C. Lattès (éd.), Paris, 2007, p. 187
- Pérez Stanis, La mort des rois, Jérôme Million (éd.), Grenoble, 2006, pp. 35-36, 216
- Vallot, Daquin & Fagon, Journal de Santé de Louis XIV, Millon Jérôme (éd.), Grenoble, 2004, pp. 199-200, 204, 209, 226-228, 260, 290-291, 357-358


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