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Prix Georges Villain d'histoire de l'art dentaire

Pénurie en œils artificiels pendant la Seconde Guerre mondiale

Par
Xavier Riaud

 

Avec le début de la Seconde Guerre mondiale, l’approvisionnement en verres spéciaux pour la fabrication des yeux artificiels est devenu très difficile.

Des résines synthétiques comme le méthacrylate de méthyle (MMA) utilisé par les fabricants de prothèses dentaires pour la conception d’appareils dentaires amovibles ont remplacé le verre dans la fabrication des yeux artificiels. La découverte de ces résines est plus ancienne qu’on le pense généralement. Le premier acide acrylique a été créé en 1843. L'acide méthacrylique, dérivé de l'acide acrylique, a été découvert en 1865. Le processus de polymérisation du méthacrylate de méthyle en polyméthacrylate de méthyle (PMMA) est une invention de deux chimistes allemands, Fittig et Paul, en 1877.


Seconde guerre mondiale - Rudolf Fittig (1835-1910)

Rudolf Fittig (1835-1910)


Cette matière a été brevetée en 1933, par le chimiste allemand Otto Röhm qui l’a enregistré sous la marque Plexiglas. Il a été mis sur le marché la même année par la Röhm and Haas Company (Cindar, sans date ; Martin J. P., 2014). A sa mort à Berlin, son entreprise comprend 1 800 employés et fait un chiffre d’affaires de 22 millions de Reichsmarks, pour l’essentiel consécutifs à la commercialisation du plexiglas.


Otto Röhm - Seconde guerre mondiale

Otto Röhm (1876-1939).


Pendant la Seconde Guerre mondiale, ce verre acrylique a été utilisé pour les périscopes ou les cockpits d’avions, entre autres, notamment ceux des bombardiers Heinkel. Au kommando de déportés Heinkel chargé de leur fabrication, Felipe Noguerol s’était spécialisé dans la fabrication de brosses à dents en plexiglas directement prélevé sur le cockpit des bombardiers, les fragilisant et les sabotant ainsi (Balny, 2009).

Mais, la technique de fabrication des prothèses oculaires en acrylique est développée en 1943, aux Etats-Unis. Le 6 janvier 1922, s’ouvre l’Ecole dentaire de l’armée américaine dans le Centre médical de l’armée à Washington. Dirigée par le colonel Seibert D. Boak (1876-1934), elle deviendra plus tard l’Institut de recherches dentaires de l’armée américaine. En 1943, l’armée est confrontée à une pénurie d’œils artificiels en verre. Il n’y a plus d’approvisionnement en verre en provenance de l’Europe. Les yeux artificiels sont fragiles sur un plan strictement militaire, longs à fabriquer et sensibles aux changements de température, ce qui implique des remplacements réguliers. L’objectif de l’armée est de permettre aux soldats avec un œil en moins de regagner le front au plus vite. Il ne faut pas moins de deux mois pour fabriquer un œil artificiel et autant de temps en moins sur le front à attendre. L’idée d’utiliser la résine acrylique des appareils dentaires qui est bien tolérée par les tissus humains et aisée d’emploi, à des fins de prothèse oculaire, germe dans l’esprit de nombreuses personnes en même temps. En 1943, en trois lieux différents, les officiers dentaires de la recherche testent et mettent au point une résine synthétique qui contribue à fabriquer des yeux en plastique adoptés par l’armée pour son usage routinier (King & Passo, 2012). Le capitaine Stanley F. Erpf, dentiste travaillant au 30th General Hospital en Angleterre, est le premier à mettre au point une prothèse oculaire en acrylique de qualité (Jeffcott, 1955).

May 1943 à décembre 1943 : les travaux de recherches commencent. 40 prothèses oculaires sont fabriquées au 30th General Hospital en Angleterre. Un rapport est envoyé à l’office du Chirurgien général. De janvier 1944 à décembre 1944, un programme de formation est conçu au 30th General Hospital, pour 40 dentistes américains et 10 Anglais. Juin 1944 : Le programme est terminé et le capitaine Erpf revient aux USA pour mettre en place le même programme au Valley Forge General Hospital avec le major Victor Dietz (Thomas M. England General Hospital à Atlantic City) et le major Milton Wirtz (Camp Crowder), qui ont également travaillé de façon indépendante sur les prothèses oculaires. Leurs résultats sont postérieurs à ceux du capitaine Eprf, comme le démontrera le service des brevets américains, mais, pour services rendus, ils seront décorés tous les trois de la Legion of Merit. En 1944, les deux hommes rejoignent Erpf pour mettre au point une méthode standardisée brevetée en 1950. En octobre 1944, 12 centres oculaires sont ouverts, qui posent des yeux artificiels en acrylique. En août 1945, ce sont 29 general hospitals et 1 hôpital régional qui rendent ce service. Le capitaine Erpf estime que 10 000 prothèses oculaires ont été ainsi posées en 18 mois de durée du programme.

En 1943 également, la fabrication de canaux auditifs en acrylique est également confiée aux dentistes de l’Institut dentaire de recherche qui sont habitués au maniement des matières plastiques. Ainsi, six techniciens ont vu pas moins de 250 à 350 cas par mois au Deshon General Hospital.

Le procédé est arrivé en France, grâce à Francis Kerboeuf, médecin militaire du centre d’appareillage de Rennes. Il a appris qu’un médecin bavarois, Karl M. Illig, prisonnier dans un camp voisin, se disait détenteur du secret de fabrication des prothèses oculaires en plastique, secret qu’il a fini par livrer au Français en échange de sa libération. Il s’agissait du procédé de polymérisation à chaud du MMA, qui donnait une matière dure, transparente, résistante aux chocs, facile à mouler et à polir. Illig a accepté de former Kerboeuf à la manipulation et surtout à la coloration du MMA. Malgré des difficultés importantes pour se procurer du MMA auprès des Américains, la première prothèse française en PMMA a été proposée le 18 novembre 1947, au député Albert Aubry, mutilé de la Première Guerre mondiale (Dolhem, 2002).


Albert Aubry (1892-1951) - Seconde guerre mondiale

Albert Aubry (1892-1951).


De nos jours, en France, comme sur le continent américain, les prothèses oculaires sont fabriquées en plastique. Dans quelques pays européens, comme l’Allemagne et certains pays de l’Est, l’utilisation du verre reste prédominante (Martin & Clodius, 1979).


Références bibliographiques :

Balny Huguette, Au nom de la vie, brochure, personal communication, Montpellier, 2004, p. 29.

Cindar, « Histoire du PMMA », in http://www.cindar.eu/fournisseur-pmma-distributeur-pmma.html, sans date.

Dolhem R., « De la prothèse oculaire et des ocularistes, quelques repères historiques », in J. Fr. Ophtalmol., 2002, 25, 4, 434-438.

Jeffcott G. F., United States Army Dental Service in World War II, Office of the Surgeon General, U.S. Army, Washington D. C., 1955.

King J. E. & Passo A. S. & Watson N. A., Highlights in the history of U.S. Army Dentistry, Office of the Surgeon General, U.S. Army, Falls Church, Virginia, 2012.

Martin J. P., Ocularistes et yeux artificiels, de l’Antiquité au XXe siècle, L’Harmattan (éd.), Collection Médecine à travers les siècles, Paris, 2014 (à paraître).

Martin O. & Clodius L., « The history of the artificial eye », in Ann. Plast. Surg., 1979 Aug., 3(2) : 168-171.


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