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Histoire de l'art dentaire - Histoire de la stomatologie - Histoire de la Chirurgie maxillo-faciale

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Les voitures de stomatologie pendant la Grande Guerre

Dès le début de l’année 1915, le sénateur de la Seine P. Strauss prévoit la mise en place d’un service dentaire ambulant dans l’armée 1. Ainsi, il affirme : « Cette organisation mobile sera destinée à offrir ses services de santé à l’avant, aux zones étapes et à la zone des armées, des secours de dentisterie et de prothèse permettant de donner, en cas de nécessité, sur la demande des chefs de corps d’armée ou des médecins majors, des soins plus complets. L’automobile pourra également, le cas échéant, faire immédiatement sur place et appliquer des appareils de prothèse provisoires pour les mutilés de la face et des maxillaires, afin d’éviter des cicatrisations vicieuses… »

Le projet du sénateur est adopté par la Commission supérieure consultative du Service de santé qui décide d’effectuer un essai sur une troupe stationnée à l’arrière.

Déjà, avant le mois de juillet 1915, plusieurs personnes avaient envisagé l’éventualité d’un véhicule transportant des infrastructures de soins stomatologiques. Ainsi, le rapport du médecin major de 1ère classe Blot du Val-de-Grâce, chef du service de stomatologie, a-t-il proposé en avril 1915, l’aménagement d’un autobus type « Ville de Paris » en voiture de soins et d’opérations maxillo-faciales. Dans le même temps, il a proposé l’aménagement d’un véhicule type Berliet en atelier de prothèse.

Alors qu’un des enseignants de l’Ecole dentaire de Paris peaufine un projet, le médecin dentiste Gaumerais prend de vitesse tout le monde et établit le premier modèle d’automobile dentaire 2.

Mais, c’est le 31 juillet 1915, que Justin Godart inspecte les nouvelles voitures automobiles destinées aux divers services militaires sanitaires 3. Celle dont le modèle a été imaginé par le chirurgien-dentiste Gaumerais, lui est bien évidemment présentée ce jour-là 4. Et c’est cette dernière qui est choisie. Peu de temps après, elle entre en service et Gaumerais en est le médecin dentiste, chef de service, accompagné du chirurgien-dentiste Viel, d’un mécanicien dentiste et d’un chauffeur. Cette innovation fait la une de nombreux journaux et reste symbolique des dentistes militaires de l’époque. Cette voiture rend de grands services et ce n’est pas moins de 9 autres voitures qui sont mises en fonction en mai 1916. Leur efficacité est telle que Gaumerais propose de supprimer purement et simplement le cabinet dentaire de corps d’armée trop éloigné du front et de le remplacer par son invention qui est beaucoup plus présente sur le terrain et donc, beaucoup plus à même de répondre aux besoins de la troupe, voire de ceux des habitants des villages voisins.

Il y a deux voitures de stomatologie par armée. Le personnel est composé soit d’un médecin stomatologiste et d’un dentiste militaire, soit de deux dentistes militaires. Sont adjoints à l’équipe soignante, deux techniciens dentaires et un conducteur. Leur objectif est d’assurer les soins dentaires et la pose, ou les réparations, d’appareils dentaires dans les endroits où aucune formation stable n’est avérée. Elles doivent également donner les premiers soins prothétiques nécessaires pour permettre l’évacuation rapide des blessés maxillo-faciaux. Elles sont placées au mieux des intérêts du service afin d’éviter le déplacement des soldats. Elles se rendent auprès des troupes dépourvues de service dentaire régulier, auprès des groupes d’artillerie, auprès des divisions d’infanterie ou de cavalerie indépendantes, auprès des bataillons d’instruction, auprès des infirmeries régimentaires, ... Ce ne sont pas des formations fixes. Elles ne doivent en aucun cas être employées ainsi.

Le dentiste militaire Gaignon du groupe de brancardiers divisionnaires de la 76ème division isolée décrit ainsi l’emploi de ce service mobile 5. Chaque dentiste est attaché à une section du groupe de brancardiers et donne des consultations tous les matins de 8h00 à 11h00, dans le cantonnement de la section. L’après-midi, il se rend, à jour fixe, dans un poste de secours régimentaire où il se met à la disposition des effectifs sur le front. En cas d’attaque, ces automobiles rejoignent les hôpitaux d’évacuation indiqués par le chef supérieur du Service de santé de l’armée et le personnel de ces voitures, en collaboration avec les équipes chirurgicales spécialisées, donne les premiers soins prothétiques nécessaires pour permettre l’évacuation rapide des blessés maxillo-faciaux 6.

Entre le 15 octobre 1916 et le 15 avril 1917, le point de stationnement du véhicule se rapproche des lignes de combat. Il siège généralement dans un village qui sert de cantonnement aux troupes au repos. De marque Renault ou Barré, il présente une caisse d’omnibus d’un modèle courant dans l’armée française, analogue aux voitures de radiologie 7. La voiture est divisée en deux parties 8. Dans le premier 1/3 avant, est installé le laboratoire pour les réparations. Dans les 2/3 restants, se trouve le cabinet dentaire. Ces espaces sont éclairés par plusieurs baies vitrées. Le panneau arrière s’ouvre en deux parties égales. La première pourvue de fenêtres prolonge le toit. La seconde se rabat pour former une plate-forme étayée par deux piliers de fer. C’est sur cette dernière qu’est fixé solidement, au sol, le fauteuil qui se trouve presque totalement en dehors de la carrosserie. L’ensemble est fermé par des toiles tendues munies de fenêtres. Le patient est ainsi à l’abri des regards de ses camarades. Une petite échelle facilite l’accès au cabinet improvisé. Il n’y a pas d’électricité. Les soins sont donc réalisés avec un tour à pied. Il y a bien sûr un fauteuil, un crachoir, un coffre avec deux rangées de tiroirs, des étagères qui contiennent l’instrumentation et les pansements, un lavabo à pédale alimenté en eau par un réservoir métallique contenant 10 litres, un appareil à essence permettant de chauffer l’eau si besoin est.


Véhicule sanitaire de stomatologie n°2 à la porte du garage

Véhicule sanitaire de stomatologie n°2 à la porte du garage 9.


Véhicule sanitaire de stomatologie n°2 vu de l’intérieur

Véhicule sanitaire de stomatologie n°2 vu de l’intérieur 10.


Le laboratoire comprend un établi à deux places 11. Il est équipé d’un brûleur à essence, d’un tour d’atelier et d’une planche destinée à recevoir un vulcanisateur alimenté par un réchaud à essence. Les instruments nécessaires au travail prothétique sont suspendus sur les parois latérales. L’éclairage est assuré par trois lampes à acétylène. Grâce à ces véhicules, les soldats peuvent rejoindre le front plus vite, sans avoir recours aux filières d’évacuation et sans, la plupart du temps, qu’ils aient besoin d’interrompre leur travail.

Louis Lasfargues, médecin aide-major, et Louis Viau, dentiste militaire, décrivent le fonctionnement de leur unité de soins 12. « Notre voiture a fonctionné comme un petit centre de prothèse mobile, fabriquant sur place des dentiers aux hommes dont la bouche avait été préparée par les dentistes de la division et effectuant les réparations de tous les appareils brisés. Le point de stationnement de la voiture était assez rapproché des lignes, en général au centre de la division, dans un village qui servait de cantonnement aux troupes au repos et où se trouvait le cabinet dentaire considéré. Les hommes dont la bouche était prête et dont les gencives étaient cicatrisées nous étaient envoyés par les dentistes divisionnaires avec leur dossier complet (schéma dentaire, certificat médical, acceptation du médecin divisionnaire et du directeur du Service de santé), d’après les instructions du quartier général du 18 avril et du 15 juillet 1916. (…) Le séjour de la voiture dans chaque corps d’armée a toujours été d’un mois au minimum, ce qui nous a permis de toujours revoir les hommes que nous avions appareillés et d’effectuer autant de retouches qu’il a été nécessaire. (…) Avec deux mécaniciens, un seul vulcanisateur et des lampes à essence difficiles à manier, et très longues à chauffer, nous avons pu livrer 313 appareils comprenant 1 723 dents et en réparer 80 autres 13. Les dimanches étant, d’après les instructions, réservés à la visite et à la remise en état de la voiture, et chaque déplacement mensuel faisant perdre deux ou trois jours minimum, la voiture a fonctionné 138 jours en six mois (soit environ 180 jours) et livré, par conséquent, une moyenne de plus de deux pièces par jour, sans compter les réparations. Elle a, par le fait, évité l’évacuation de plus de deux cents hommes qui n’ont quitté en réalité leur unité que peu de temps, au lieu de passer huit, quinze jours, voire même trois semaines au centre de prothèse de l’arrière. »

Les combats s’intensifiant, les pertes humaines étant de plus en plus importantes, les blessés de guerre affluent et le nombre de véhicules sanitaires s’avère très vite insuffisant. Les lignes de chemin de fer sont trop peu nombreuses. Les routes sont impraticables suite aux mauvaises conditions climatiques. Les commandes de matériel dentaire ne suivent plus. Les blessés sont acheminés vers l’arrière, grâce à des voitures légères à ressort, des systèmes de brancards portés par des chevaux ou, dans les régions montagneuses, par des traîneaux ou des lits de fûts de pins juxtaposés 14. Les roulottes dentaires, dont la première est inaugurée le 31 mars 1916, sont encore tirées par des chevaux, mais à partir de 1918, face à la recrudescence des bombardements, les pansements et autres instruments chirurgicaux sont acheminés, d’une tranchée à l’autre, par brouette.


M. Justin Godart (1871-1956), sous-secrétaire d’Etat au Service de santé des armées de 1915 à 1918

M. Justin Godart (1871-1956), sous-secrétaire d’Etat au Service de santé des armées de 1915 à 1918 15.


1(*) Docteur en chirurgie dentaire, Docteur en épistémologie, histoire des sciences et des techniques, Lauréat et membre associé national de l’Académie nationale de chirurgie dentaire, membre libre de l’Académie nationale de chirurgie.


 Cf. Strauss P., « Proposition à la Commission supérieure consultative du Service de santé relativement à l’organisation des services dentaires militaires », in L’Odontologie, 30/03/1915.

2 Cf. Augier Sylvie, Les chirurgiens-dentistes français aux armées pendant la Première Guerre mondiale (1914-1918) : Organisation d’un service dentaire et stomatologique, Thèse Doct. Chir. Dent., Lyon I, 1986, pp. 69-70.

3 Cf. Zimmer Marguerite, « Petite histoire de l’art dentaire: des origines à nos jours - De 1910 à 1920 », in Actes de la Société française d’histoire de l’art dentaire, sans date, pp. 4-5.

4 Cf. Augier Sylvie, Les chirurgiens-dentistes français…, op. cit., 1986, pp. 69-70.

Bruschera affirme qu’en novembre 1916, ces voitures sont au nombre de 7 (Cf. Bruschera L., « Les services dentaires aux armées (zone de l’avant) », in Congrès dentaire interallié 1914-1917, G. Villain (éd.), tome II, Paris, pp. 1235-1236).

5 Cf. Gaignon A., « Communication de la pratique dentaire sur le front », in Congrès dentaire interallié 1914-1917, G. Villain (éd.), tome II, Paris, 1917, pp. 1305-1310.

6 Cf. Œuvre collective, Science et dévouement. Le Service de santé - La Croix- Rouge - Les œuvres de solidarité de guerre et d’après-guerre, Quillet (éd.), Paris, 1918, pp. 237-242.

7 Cf. Augier Sylvie, Les chirurgiens-dentistes français…, op. cit., 1986, pp. 70-76.

8 Cf. Konieczny Bruno, Le chirurgien-dentiste dans le Service de santé des armées françaises durant les guerres modernes, Thèse Doct. Chir. Dent., Nantes, 1992, pp. 32-33.

9 Cf. Petit Daniel, collection privée, Nancy, 2006, © Daniel Petit.

10 Cf. Petit Daniel, 2006, © Daniel Petit.

Le prix d’une voiture de stomatologie, munie de son équipement, avoisine les 21 000 francs, ce qui est une somme considérable pour l’époque.

11 Cf. Augier Sylvie, Les chirurgiens-dentistes français…, op. cit., 1986, pp. 70-76.

12 Cf. Lasfargues Louis & Viau Louis, « Une voiture de stomatologie aux armées », in L’Odontologie, 30/07/1917, pp. 278-280.

13 Cf. Lasfargues Louis & Viau Louis, « Une voiture de stomatologie aux armées », in L’Odontologie, 30/07/1917, pp. 278-280.

14 Cf. Zimmer Marguerite, « Petite histoire de l’art dentaire: des origines à nos jours - De 1910 à 1920 », in Actes de la SFHAD, sans date, p. 5.

15 Cf. Musée du Service de santé des armées au Val-de-Grâce, communication personnelle, Paris, 2007, © Musée du Service de santé des armées au Val-de-Grâce.


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