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Prix Georges Villain d'histoire de l'art dentaire

Histoire de la première identification en odontologie médico-légale
avalisée par la justice américaine


Par
Xavier Riaud

Georges Parkman naît en 1790. Il effectue ses études de médecine au Harvard Medical College en 1813. Il voyage en Europe en quête de connaissances et de perfectionnement 1. Il découvre une médecine profondément humaniste au contact des pionniers de la médecine qui consacre autant de temps au bien-être de leurs patients qu’à la thérapeutique à proprement parler. A son retour chez lui, il entreprend de mettre en œuvre l’apprentissage qu’il a reçu sur le vieux continent. Mais, il se heurte au lobby médical de Boston qui ne veut pas rompre avec ses habitudes. Déçu, il se décide de prendre du recul avec le monde médical et reprend les affaires de son père à sa mort en 1835. Parkman fait fortune dans l’immobilier et dans le prêt sur gages. Il devient un citoyen particulièrement influent de la vie de Boston.

Pendant près de 40 ans, Parkman et Webster sont collègues au Massachussetts Medical College. En 1849, Webster est professeur de chimie dans cet établissement depuis 25 ans. Il est aussi extrêmement endetté auprès de Parkman. Il lui doit la modique somme de 2 432 $.

Le vendredi 23 novembre 1849, il semble que Parkman est venu voir son collègue dans son laboratoire. Personne ne l’a revu par la suite. C’est Ephraïm Littlefield, gardien de l’université et assistant de dissection, qui retrouve les restes d’un corps de corpulence apparemment proche de celui de l’homme d’affaires. La police décide de perquisitionner le laboratoire de chimie de Webster, le 30 novembre et y découvre les restes d’un dentier, des débris d’or et les fragments calcinés d’un être humain. Webster est aussitôt arrêté pour meurtre.

Le procès débute le 19 mars 1850 et dure 12 jours. Webster est condamné à mort. Il est pendu le 30 août 1850.

L’identité de la victime est attestée par les dents. En effet, le dentiste de Parkman, le Dr Nathan C. Keep (1800-1875), et son assistant le Dr Lester Noble 2, démontrent pendant le procès que deux pièces à conviction, en l’occurrence un bloc de dents minérales et une partie d’un plateau marqué, sont les restes d’un dentier fabriqué et mis en bouche par Keep lui-même. Ces deux éléments s’adaptent parfaitement à un moulage en plâtre de la mandibule du défunt que le praticien a conservé dans son bureau et sur lequel figure la mention « Dr Geo Parkman 1846 » écrite par Noble.

L’appareil a été posé le 4 novembre 1846. Quelques jours plus tard, le praticien a dû meuler la partie de la prothèse au contact de la langue pour lui laisser davantage de place. Ce meulage a laissé des traces qui n’ont plus laissé le moindre doute quant au décès de Parkman.

Voici la déposition du Dr Nathan Cooley Keep au procès de John Webster 3.

« Je suis chirurgien-dentiste et j’ai exercé cette profession pendant une trentaine d’années dans cette ville. (…)

Je connaissais feu le Dr Georges Parkman. Je l’ai connu dès 1825, alors que j’étais étudiant en médecine avec le Dr John Randall. Le Dr Parkman était malade à l’époque et était soigné par le Dr Randall 4. Je suis intervenu quelques fois chez lui également. En 1825, je suis devenu son dentiste attitré et il m’a sollicité pour des soins ou des conseils dentaires.

Des dents minérales m’ont été montrées par le Dr Lewis, le lundi 3 décembre alors que je venais de rentrer à Boston, d’un séjour à Springfield. J’ai reconnu aussitôt les dents que j’avais faites pour Parkman en 1846. (…)

La bouche de Parkman était très particulière, tellement spéciale dans sa forme et dans sa jonction entre le haut et le bas de la mâchoire inférieure que je l’ai gardée en mémoire. Je m’en rappelle toutes ses caractéristiques. La conception de sa prothèse a été tout à fait particulière.

Quand M. Parkman a commandé ses nouvelles dents, il a demandé combien de temps cela prendrait avant qu’il ne les reçoive. Je lui ai demandé la raison de cette question. Il m’a répondu que l’université de médecine allait bientôt ouvrir et qu’à cette occasion, il y aurait une cérémonie où il risquait de devoir faire un discours. (…)

Cela me laissait peu de temps, mais j’ai fait au mieux pour tenir les délais. Le particularisme de sa bouche était si marqué qu’il a fallu toutes mes connaissances en la matière. (…)

J’ai commencé de la manière habituelle, en prenant des empreintes de la bouche du patient. J’ai obtenu une parfaite reproduction de sa bouche en appliquant de la cire molle sur un morceau de fer pour baisser la mâchoire, puis en pressant tout cela contre la mâchoire jusqu’à ce que la cire soit froide. Le moule est ainsi obtenu. Il est huilé, puis on verse le plâtre dedans. 10 minutes après, le plâtre est dur et permet d’obtenir une reproduction parfaite des arcades dentaires. Le moulage de la mandibule montre 4 dents naturelles et 3 racines résiduelles.

L’étape suivante consiste en la conception de plaques métalliques adaptées aux gencives sur lesquelles on fixe des nouvelles dents. Dans un premier temps, j’ai réalisé des plaques transitoires que j’ai essayées. Elles sont généralement conçues en cuivre ou dans un autre métal souple en effectuant ce qu’on appelle une empreinte métallique que l’on applique avec pression, à l’aide des moulages en plâtre. Le cuivre qui sert à la conception des plaques en question est placé entre les moulages et une pression suffisante doit être exercée pour acquérir le négatif du moulage en plâtre. Ces plaques sont transposées en bouche afin d’effectuer un essai. Si elles s’adaptent bien, cela signifie que le moulage est bon et les plaques en or des appareils définitifs peuvent être mises en fabrication. (…)

Le Dr Parkman n’avait aucune dent naturelle au maxillaire 5. (…)

Une fois, les plaques essayées, les plaques en or sont faites et posées dans la bouche du patient.

Les reproductions des deux mâchoires ayant été réalisées indépendamment l’une de l’autre, il convient de les positionner l’une par rapport à l’autre afin de voir si elles se correspondent bien.

Pour cela, on applique de la cire sur les dents et on fait mordre le patient. Sur le mordu, du plâtre est coulé sur les impressions et les moulages peuvent ainsi se mettre en place. (…)

L’engrènement des deux mâchoires est très spécial. La fuite du maxillaire et la projection de la mandibule sont très prononcées, ce qui aboutit à un menton anormalement long.

Puis, des dents de bonne longueur sont fixées sur les plaques en or. Ces dents ainsi que la fausse gencive sont faites dans de l’argile et sont placées dans des moules pour cuire et durcir. (…) La forme de la bouche de Parkman a rendu cela très difficile.

Pour l’appareil du maxillaire, les dents ont été fabriquées en un seul bloc coupé en trois au niveau des canines avant la cuisson. (…)

Ces trois blocs s’adaptaient sur une seule plaque. Il en allait de même en haut. Les deux jeux étaient reliés par des ressorts à spirales, permettant au patient d’ouvrir et de fermer la bouche sans que les dentiers ne se déplacent. Les dents y étaient fixées par des épingles en platine.

Suite à un accident, mon assistant et moi avons dû tout recommencer. Nous avons terminé seulement 30 minutes avant la cérémonie. »


Une suspension d’audience a lieu suite à une alerte au feu dans le bureau du procureur. Très vite, l’audience reprend.


« N’étant pas certain d’avoir tout terminé, j’ai demandé au Dr Parkman de revenir 6. Il s’est plaint de ne pas avoir de place pour sa langue. J’ai limé l’intérieur de l’appareil près de la langue pour gagner de la place. J’ai aussi enlevé le rose des gencives et l’émail de l’intérieur des dents, provoquant ainsi une petite perte d’esthétique.

Très régulièrement, j’ai revu mon patient pour effectuer l’entretien et les réparations requises. La dernière fois où je l’ai rencontré, date de deux semaines avant sa disparition. Il avait cassé un ressort et il m’a appelé tard un soir pour que je fasse la réparation. Il devait être 10h00 (…). J’ai passé une demi heure à tout remettre en ordre. C’est la dernière fois que je l’ai vu à mon cabinet.

J’ai quitté la ville le 28 novembre et suis revenu le lundi suivant. C’est à ce moment que j’ai appris sa disparition. A mon retour, le Dr Lewis m’a montré ces trois morceaux de dents minérales (en faisant référence aux fragments retrouvés dans le four) 7.  

Au premier coup d’œil, j’ai remarqué la similitude avec le travail que j’avais fait pour le Dr Parkman. La partie la plus parfaitement reconnaissable était le bloc mandibulaire droit. J’ai reconnu la forme et le contour comme ressemblant étrangement à celui sur lequel j’avais œuvré si longtemps. Plusieurs autres parties avaient été sévèrement abîmées par le feu. Je me suis donc reporté naturellement sur les modèles de conception des dits appareils. En comparant le morceau le mieux conservé, je n’ai plus eu aucun doute. Il s’agissait bien de mon patient.

Il reste tout de même assez de matière pour pouvoir déterminer d’où ces fragments provenaient. Celui-ci vient de la mâchoire supérieure droite, celui-là, de la gauche et le troisième de la partie centrale de la même mâchoire. La partie inférieure gauche est quasiment complète. La partie qui y est accrochée semble être la partie de droite par déduction. Ce dernier morceau vient du même dentier et les autres parties correspondent à la dernière place libre. Il reste un morceau non identifié qui pourrait être le petit de devant à la mandibule. J’identifie donc la position de 5 morceaux sur 6. Il en reste un inconnu. Cela nous donne les 6 parties du dentier. Je retrouve aussi les épingles en platine toujours accrochées aux dents.

J’ai retrouvé, plus ou moins coincés dans les dents, des petits fragments d’or et d’infimes portions d’os.

Il y a de fortes chances pour que les prothèses soient allées dans le four encore dans la bouche du défunt. Les dents minérales précipitées dans le feu, mais conservées en bouche, sont imprégnées d’humidité qui s’évapore tranquillement. Si elles n’avaient pas été en bouche et avaient été jetées dans le feu brutalement, elles auraient volé en éclats. Une autre chose confirmant qu’elles étaient en bouche, c’est que les ressorts les auraient propulsé partout si elles n’avaient pas été confinées. Lorsqu’on m’a remis les dents, les blocs étaient solidarisés comme maintenant. »


A une question d’un des membres du jury, le Dr Keep répond que : « L’écriture figurant sur les moules de Parkman a été écrite lors de la conception des appareils. Ces moules sont restés à ma cave ensuite. Je les conserve principalement en prévision d’incidents de fabrication sur les prothèses en découlant 8. »

Sa déposition est terminée ainsi : « Le Dr Parkman n’avait aucune fausse dent unitaire. Il n’avait pour dents naturelles qu’une dent et deux racines du côté gauche et trois dents et une racine du côté droit. A gauche, en partant de l’arrière, il y avait tout d’abord les deux racines et la dent (canine) et à droite, toujours en partant de l’arrière, la racine (2nde prémolaire), les trois dents ensuite (1ère prémolaire, canine, incisive latérale). (…) »


Nathan Keep est né le 23 décembre 1800 à Longmeadow, dans le Massachussetts 9. Adroit de ses mains, il s’intéresse très vite à la dentisterie après un apprentissage chez un bijoutier local. En 1821, il se rend à Boston. En 1827, il est diplômé de l’Harvard Medical School. Il pratique l’art dentaire pendant 40 années. Il est salué pour ses compétences. En 1843, il reçoit le diplôme de docteur en chirurgie dentaire à titre honorifique du Baltimore College of Dental Surgery. Keep a inventé de nombreux instruments dentaires et est un des premiers à avoir fabriquer des dents en porcelaine. Keep est aussi le premier à avoir utilisé l’anesthésie à l’éther pour des accouchements, notamment le 7 avril 1847, lors de la naissance de la fille de Fanny Longfellow.

Il participe au procès de John Webster, le meurtrier de Georges Parkman. C’est la première fois aux Etats-Unis qu’un travail dentaire sert de preuve lors d’un procès.

En 1867, la première annonce de la création de l’Ecole dentaire de l’Université de Harvard est publiée. Nathan en devient le premier doyen, ce qui semble normal au vu des infatigables démarches entreprises par le dentiste pour que cette école voit le jour. Le rêve de Keep aboutit et Harvard devient ainsi la première école dentaire du monde évoluant au sein d’une université.

Ses décisions sur un plan administratif démontrent son caractère admirable et ses valeurs morales remarquables.

Robert T. Freeman est noir. Il est un des fils d’une famille d’esclaves. Après avoir postulé sans succès auprès de plusieurs écoles dentaires pour pouvoir y suivre des études, il arrive à Boston et demande à rencontrer le Doyen Keep. Sur la recommandation de Keep, l’université de Harvard a décidé que la couleur ou la nativité ne devait pas être un barrage à l’admission d’un étudiant. Robert T. Freeman est ainsi accepté à l’âge de 22 ans et est diplômé en 1869. Il est le premier afro-américain à être diplômé dans une école dentaire.

La devise de Keep est alors « Justice et droit au-dessus des convenances ». Son action dans le cas de Freeman a mis en avant ses qualités de chef qui l’ont aidé considérablement à établir une aura de moralité et de justice qui même encore aujourd’hui, rayonne sur l’université 10.

Nathan Cooley Keep meurt en 1875. Une statue rend hommage à son rôle prépondérant dans la fondation de l’Ecole dentaire de Harvard. Elle se situe dans les jardins de l’école.


Dr Nathan Cooley Keep1 (1800-1875) - Histoire de la médecine par Xavier Riaud

Dr Nathan Cooley Keep 11 (1800-1875).


Moulage en plâtre à la mandibule du Dr Georges Parkman - Histoire de la médecine par Xavier Riaud

Moulage en plâtre à la mandibule du Dr Georges Parkman 12 (1846).


Références bibliographiques :

Campbell J. M., « Professor J. W. Webster eliminates Dr George Parkman », in Dent. Mag. & Oral Topics, June 1958; 75(2): 73-80.

http://www.answers.com, Nathan Cooley Keep, 2006, pp.1-2.

www.countaway.harvard.edu, Harvard Medical School, 1867 & 1870.

http://www.pbs.org, Murder at Harvard: people & events (Dr Georges Parkman (1790-1849)), 1999-2003, pp. 1-2.

http://www.pbs.org, American experience – Murder at Harvard – Primary sources: Identifying evidence: false teeth, 1999-2003, pp. 1-6.

Riaud Xavier, Les dentistes détectives de l’histoire, L’Harmattan (éd.), Collection Médecine à travers les siècles, Paris, 2007, pp. 77-87.

1 Cf. http://www.pbs.org, Murder at Harvard: people & events (Dr Georges Parkman (1790-1849)), 1999-2003, pp. 1-2.

2 Cf. Campbell J. M., « Professor J. W. Webster eliminates Dr George Parkman », in Dent. Mag. & Oral Topics, June 1958; 75(2): 73-80.

3 Cf. http://www.pbs.org, American experience – Murder at Harvard – Primary sources: Identifying evidence: false teeth, 1999-2003, pp. 1-6.

4 Cf. http://www.pbs.org, American experience – Murder at Harvard – Primary sources: Identifying evidence: false teeth, 1999-2003, pp. 1-6.

5 Cf. http://www.pbs.org, American experience – Murder at Harvard – Primary sources: Identifying evidence: false teeth, 1999-2003, pp. 1-6.

6 Cf. http://www.pbs.org, American experience – Murder at Harvard – Primary sources: Identifying evidence: false teeth, 1999-2003, pp. 1-6.

7 Cf. http://www.pbs.org, American experience – Murder at Harvard – Primary sources: Identifying evidence: false teeth, 1999-2003, pp. 1-6.

8 Cf. http://www.pbs.org, American experience – Murder at Harvard – Primary sources: Identifying evidence: false teeth, 1999-2003, pp. 1-6.

9 Cf. http://www.answers.com, Nathan Cooley Keep, 2006, pp.1-2.

10 Cf. http://www.answers.com, Nathan Cooley Keep, 2006, pp.1-2.

11 Cf. www.countaway.harvard.edu, Harvard Medical School, 1870, © HMS.

12 Cf. www.countaway.harvard.edu, don du Dr Nathan Cooley Keep à l’Harvard Medical School, 1867, © HMS.


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