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Prix Georges Villain d'histoire de l'art dentaire

Discussion autour de la présumée identification du crâne du Vert galant

 

par
Xavier Riaud*


Dimanche 13 mars 2011, à 20h30, était diffusé sur France 5, un documentaire où était narrée l’enquête qui aurait abouti à l’identification « formelle » du crâne d’Henri IV par une équipe de scientifiques dirigée par le docteur Philippe Charlier, un anthropologue bien connu.

Tout au long de l’émission, des éléments ont été présentés comme étant autant de preuves de cette identification. En premier plan, apparaissait le docteur Philippe Charlier qui jouait un peu le rôle de fil conducteur et de détective, agrémenté d’une voix off qui cherchait à étoffer l’argumentaire d’un semblant de suspens. Malgré tout, des incohérences sont vite apparues.


Ainsi, discutons des éléments qui ont été proposés comme autant d’éléments irréfutables :

Après étude, il n’y a aucun ADN exploitable et les reliques de comparaison issues de différents musées ont une origine qui n’est pas sûre. L’ADN aurait apporté pourtant une preuve quasi irréfutable, mais il est absent.


Si les appareillages dentaires existent depuis l’Antiquité, pour tous les contemporains célèbres d’Henri IV, le port d’un appareil dentaire est connu et référencé dans les chroniques, certains poèmes ou textes de provenance variée. Ainsi, en est-il de Diane de Poitiers, la maîtresse d’Henri II, ou d’Henri III. Ainsi, concernant Diane de Poitiers, La duchesse d’Etampes affublait sa rivale du triste sobriquet : « vieille édentée », en rapport avec ses fausses dents. Effectivement, elle a chargé un poète satirique, Jean Voûté, de railler Diane, alors âgée de 38 ans. Auteur d’une publication calomnieuse, dans ses hendécasyllabes, imprimées à Paris en 1537, il lui reproche ses dents artificielles 1.
Il n'est nulle part fait mention d'un appareil dentaire pour Henri IV qui nous est montré ici attaché à la dent du musée Tavet-Delacour de Pontoise. Un chercheur comme Babelon aurait pu en entendre parler dans les archives qu'il a consultées. Or, dans son livre biographique sur le Béarnais, il n’en fait pas état. Pourtant, en 1581, le Registre de la Chambre des Comptes de Pau porte qu’il a été alloué à l’argentier 15 livres, 15 sols pour de « l’or pour plomber les dents du Roy. » De même, il a été remis à maître Pierre, chirurgien, un cautère d’or qui pèse 5 écus et la façon, 15 sols. Cette année-là, Henri est au Château de Nérac, avec son épouse, Marguerite de Valois. Pour la séduire, « il s’approvisionne de poudre d’or pour rendre ses dents plus éclatantes et ses sourires plus irrésistibles 2. »
Pourtant, de 1579 à 1582, des achats comme de l’or pour plomber les dents prouvent l’existence de soins corporels chez le futur Henri IV 3. Ces achats se sont relâchés peu à peu après le départ de Marguerite de Valois, vers 1582. Mais, il n’est pas fait état d’un appareil dentaire nulle part, ce qui ne veut pas dire non plus qu’il n’y en a pas eu. Aussi 2 questions se posent, soit la dent présentée comme appartenant à Henri IV appartient bien au Vert galant 4, et alors, à qui est ce crâne, puisque de l’avis même de Philippe Charlier, cette dent ne s’adapte pas sur les mâchoires du crâne considéré et, selon ses propres mots, qu’ « une canine aurait pu tout aussi bien faire l’affaire dans l’alvéole postérieure gauche de la mandibule en raison de la présence d’un abcès » ? Soit le crâne est bien le sien, et cette relique dentaire devient suspecte, mais je doute qu’un musée sérieux comme le musée Tavet-Delacour de Pontoise conserve un tel organe sans réelle certitude sur sa provenance.


Un crâne nous est présenté avec plusieurs alvéoles dentaires vides signifiant la perte des dents post-mortem. Dans les exhumations de 1793, il est signalé qu’il a été pris deux dents sur le crâne du roi de Navarre 5. Au prix des reliques dentaires dans la capitale à l’époque, il est fort vraisemblable qu’il n’y en a eu aucune autre, sinon elles se seraient tout aussi vite retrouvées sur le marché. Sur le crâne que manipulait le docteur Charlier, il y avait au moins 3 à 4 alvéoles vides rien qu’à la mandibule selon ses propres dires, sans oublier une au maxillaire, ce qui implique des dents présentes sur les mâchoires à la mort de son propriétaire.

Les reconstitutions crânio-faciales par ordinateur assisté restent des approximations, qui, malgré tout, permettent l’établissement d’un portrait-robot. Selon le propos du technicien de la police scientifique interrogé, il atteste au mieux qu'il s'agit d'un « sosie ».


Le grain de beauté présent sur l’aile droite du nez d’Henri est étrangement absent du masque mortuaire alors que tous les portraits attestent de son existence.


Des centaines et des centaines de portraits représentent un Henri IV sans boucle d’oreille. Une recherche dans les alcôves d’un musée a dévoilé une unique lithographie de notre roi présentant une boucle d’oreille et a aussitôt été décrétée comme étant une preuve. Pour que cela puisse être, il aurait fallu une proportion équitable de peintures le montrant avec ou sans cet artifice. Or, il n’en est rien. N’est-ce pas plutôt une fantaisie d’un auteur qui aurait voulu se démarquer des autres en ajoutant ce bijou au roi ? Nul ne peut le dire. De là à considérer cette iconographie unique comme une preuve…


Les analyses chimiques conviennent d'une provenance de certains isotopes similaires sans certitude qu'il n'y a pas eu sur 400 ans de pollution intermédiaire. En effet, le crâne supposé est demeuré plus de 200 ans en dehors de son sarcophage. Il est passé de mains en mains et, si nous savons à qui appartenaient ces mains, nous ignorons les endroits où elles ont voyagé.


La datation au carbone 14 convient d'un écart-type de 200 ans. C’est considérable d’un point de vue historique et même sur un plan scientifique, car cela n’offre aucun caractère de précision temporelle. Ainsi, Henri IV est mort en 1610. 100 ans avant, cela nous amène en 1510. Le roi était François Ier. 100 ans plus tard, soit 1710, le roi était Louis XIV. Trois époques résolument différentes, incomparables. La fourchette établie selon le scientifique missionné par Philippe Charlier était 1450-1640, soit aux deux extrémités, Charles VIII/ Louis XII – Louis XIII. Cet argument peut-il être pris au sérieux ?


Le résidu de plâtre sur la tête pourrait être issu des moulages réalisés par le brocanteur entre les mains duquel la relique est passée. De plus, il ne faut pas oublier que cette tête dérobée lors de l’exhumation révolutionnaire a eu plusieurs propriétaires et a très bien pu se retrouver dans des endroits favorisant un contact avec du plâtre. Autre exemple de pollution.


Aucune allusion à la pilosité n’a été faite. Elle a été étrangement absente du débat alors que tous les relevés et témoignages insistent sur une barbe abondante, vue encore en 1793, et bien blanche. La tête qui nous a été montrée avait des poils roux.


Les deux "nez" de parfumerie qui auscultent la tête à la recherche d’odeurs significatives constatent qu'il n'y a pas de présence d'odeurs végétales dignes des embaumements. Or, cette tête embaumée est censée être restée la bagatelle de 183 ans dans son sarcophage.


Quant à la bouche ouverte, cela fausse la reconstitution par ordinateur et invalide le tout, car la tête aurait été embaumée avec la bouche ouverte. Qui peut croire qu'il est possible d’ouvrir la bouche à un cadavre tout sec après 183 ans de sommeil ? De plus, qui a déjà vu un masque mortuaire au plâtre réalisé sur un cadavre la bouche ouverte ?


Aucune mention de l’autopsie du 15 mai 1610, lendemain de l’attentat réussi de Ravaillac, n’y est faite, alors que le Mercure françois (journal de 1605-1610, tome 1) signale que toutes les parties nobles ont été extraites et observées, donc, y compris le cerveau.


A propos de la cicatrice osseuse palatine, aucun des textes mentionnant l’attentat de Jean Châtel du 27 décembre 1594 ne fait état d’une pénétration osseuse de la lame du couteau. Ainsi, Pierre de l’Estoile témoigne : « Le coup porta sur la lèvre haute du costé droit et lui coupa une dent 6. » Henri IV lui-même raconte cette agression dans les lettres envoyées aux communes pour les rassurer sur son état de santé. « …un jeune garçon, nommé Jean Châtel, (…) s’avança sans être quasi aperçu et nous pensant donner dans le corps du couteau qu’il avoit ; le coup parce que nous nous étions baissés pour relever les dits seigneurs de Ragny et de Montigny, qui nous saluaient, ne nous a porté que dans la lèvre supérieure du côté droit et nous a entamé et coupé une dent 7… ».

Récapitulons, le couteau devait frapper le cou, mais Henri IV bouge, ce qui signifie que son auteur n’a pas le temps de corriger son geste. Autrement dit, ce dernier arrive au contact de la bouche en bout de course. Il fend la lèvre supérieure. Le 5 janvier 1595, selon Babelon, le Béarnais est vu avec encore un emplâtre sur la bouche. Le coup est suffisamment violent toutefois pour faire exploser une incisive centrale. Nulle part, il n’est mentionné de pénétration de la lame de couteau dans l’os, ce qui aurait abouti en finalité à une blessure beaucoup plus sérieuse et invalidante. Dans ce cas, le roi aurait-il eu la force d’écrire aux communes le jour même ou dans les jours suivants ? De plus, où se trouve sur la pièce osseuse présentée, l’alvéole avec sa racine de l’incisive fracturée qui pourrait toujours être présente dans l’os maxillaire ?


En conclusion, si un faisceau de présomptions a conduit le docteur Charlier à attester de l’identification formelle du crâne d’Henri IV, ces mêmes éléments après une étude scientifique et historique rigoureuse sont tous contestables. Il convient donc de rester extrêmement prudent et circonspect quant à cette relique dont on ne peut en aucun cas garantir à 100% qu’il s’agit bien de la tête d’Henri IV.




 

1 (*) Docteur en Chirurgie Dentaire...

 Cf. Desgardins E., « Rivalité d’Anne de Pisseleu et de Diane de Poitiers », in Conférence des sociétés savantes, littéraires et artistiques de Seine-et-Oise. Compte-rendu et communications de la 4ème réunion tenue à Etampes, les 13 et 14 juin 1909, Librairie Flizot, Etampes, 1909, pp. 100-109.

2 Cf. Babelon, Henri IV, Fayard (éd.), Paris, 1982, p. 267.

3 Cf. Archives des Pyrénées Atlantiques (Basses-Pyrénées), B63 ; B2398, 2452, 2456, 2458 ; B2537 & cf. Boucher Jacqueline, Deux épouses et reines à la fin du XVIème siècle, Publications de l’université de Saint-Etienne, 1995, p. 171.

4 Surnom donné à Henri IV.

5 Cf. Dagen Georges, Documents pour servir à l’Histoire de l’Art dentaire en France, La Semaine Dentaire (éd.), Paris, 1922, pp. 66-67.

6 Cf. De l’Estoile Pierre (1546-1611), chroniqueur officiel d’Henri IV, Journal du règne de Henry IV, Roi de France et de Navarre, La Haye, 1741, pp. 534-535.

7 Cf. Chaudon Louis Mayeul, Dictionnaire universel historique, critique et bibliographique, Imprimerie Mame Frères, tome IV, Paris, 1810, pp. 358-360.


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