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Richelieu et la coutellerie

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Prix Georges Villain d'histoire de l'art dentaire

Richelieu et la coutellerie

 

Par
Xavier Riaud

 

 

A l’époque médiévale, l’alimentation des rois de France est extrêmement carnée. La viande est rôtie chez les nobles, constitue un moyen d’acquérir la force et caractérise les puissants. De même, la quantité absorbée affirme un pouvoir. Les Francs disaient : « Un homme qui se contente d’un repas modeste ne peut pas régner sur nous. » Manger et boire ensemble engage un homme vis-à-vis d’un autre. Les banquets jouent ce rôle fédérateur, l’essentiel étant de boire ou de manger. Peu importe quoi, d’ailleurs. Le plus important est de boire. Les libations peuvent ainsi durer plusieurs jours. C’est aussi le triomphe du vin qui est bu quotidiennement. La consommation de pain augmente au fur et à mesure que se réduit celle de la viande.

Une étude a été réalisée par Bourgeois, dentiste militaire pendant la Première Guerre mondiale, pendant 22 mois sur les soldats d’un régiment territorial proche du front et pendant 8 mois sur ceux d’une division d’active 1. Il en expose les résultats au Congrès dentaire interallié qui s’est tenu à Paris en 1916. Il constate que « l’alimentation trop carnée, la sédentarité qui empêchent les soins hygiéniques » sont parmi les causes susceptibles de provoquer des troubles digestifs sérieux et des pathologies bucco-dentaires. Chez les premiers, les gingivites et les parodontites se sont multipliées. Chez les seconds, jeunes gens de 20 à 30 ans, une recrudescence des caries à évolution rapide est constatée générant des pulpites, des abcès dentaires invalidants. Bourgeois a de plus constaté qu’un régime alimentaire équilibré influe de manière incontestable sur les temps de cicatrisation post-extractionnelle 2.

Cette étude montre bien l’ampleur des parodontopathies développées par les rois de France, qui surconsomment de la viande, et expliquent les pertes dentaires nombreuses, et les édentements retrouvés sur les corps exhumés.

A la Renaissance, de nouveaux aliments apparaissent : maïs, tomates et pommes de terre qui proviennent de l’Amérique. Les Espagnols découvrent le cacao au Mexique et ont l’idée de le sucrer. Au XVIIème siècle, le sucre connu depuis longtemps voit sa production, qui prend des proportions considérables, de plus en plus maîtrisée par les Européens. Ainsi, il est de notoriété publique que Louis XIII (1601-1683) fréquentait les cuisiniers du Louvre, de Fontainebleau et de Saint-Germain, en particulier la pièce des pâtissiers florentins de Marie de Médicis. La production et la consommation d’alcool dans les pays qui boivent du vin s’enflamment grâce à la domination économique des pays nordiques.

Dans un rapport présenté au cours du congrès de la Fédération dentaire internationale à Berlin, en 1936, Russell W. Bunting et le groupe de recherches sur les caries dentaires de Ann Arbor (Michigan) arrivent aux conclusions suivantes : « La carie dentaire résulte de la destruction des substances dures de la dent, d’une décalcification du tissu dentaire par la fermentation acide des aliments, comme l’avait décrit Miller. La carie ne dépend pas du taux de calcium, de phosphore ou de l’alcalinité des fluides de l’organisme. Dans le milieu buccal, la multiplication du nombre de lactobacilles acidophiles pourrait éventuellement être contrôlée par la vaccination ou par un régime pauvre en sucre 3. » Ceci a été confirmé par les études médicales qui ont suivi la libération des camps de concentration, en 1945. Les conditions de vie y ont été tellement extrêmes que la survie des rescapés est passée inévitablement par une réalimentation très progressive, les organismes n’étant plus habitués à une nourriture équilibrée. Les physiologistes ont exploré ainsi l’intégralité des mécanismes du corps humain. Il en a été de même pour la cavité buccale. Pour le Dr Paul Le Caër, chirurgien-dentiste, déporté à Redl-Zipf, kommando de Mauthausen, « les déportés privés de soins pendant des années entières, sans aucune hygiène, peu ou pas de calcium et de fluor, ont constaté la désintégration de leurs dents déjà cariées avant leur arrestation. Par contre, chose étonnante, pratiquement peu de nouvelles caries, ce qui laisse penser que les caries sont l’apanage des gens heureux et surtout d’un régime riche en glucides 4. »

L’apparition du sucre dans l’alimentation de nos rois a donc aggravé la destruction de leurs dents par des caries et la répétition des phénomènes de pulpites, et d’abcès dentaires générés par celles-ci.

Mais, Urbain Hémard (1548 ( ?)-1592),  chirurgien du cardinal Georges d'Armagnac, ambassadeur de François Ier à Venise, dans son livre Recherche de la vraye anatomie des dents paru en 1582, à Lyon, nous dit déjà : « Que l’on soit soucieux d’empêcher que la viande (…) ne s’aigrisse point dans l’estomac. Qu’on se garde de vomir, tant qu’il sera possible éviter de manger choses gluantes (…) comme sucre, dragées, miel cuit, fromage rousti & autres viandes y compris les porreaux, le laict et les poissons salés. Nettier après le repas les dents de toutes saletez et ordures qui en mangeant s’attachent aux dents et gencives. A l’évidence, la non-consommation de certaines viandes s’impose aux personnes d’estude dont l’estomach est sensible et délicat, car des laboureurs il y a une autre considération quant au régime de vivre. »

Et pour résumer : « Les mauvaises dents et l’alaine mauvaise aux goulus intempérez, & crapuleux. Et les dents nettes et blanches & bien odorantes aux sobres & continents 5. »


Pour juger de l’hygiène bucco-dentaire de l’époque, il suffit de rappeler l’étonnante loi promulguée par le cardinal de Richelieu (1585-1642), fidèle serviteur de Louis XIII. Le 13 mai 1610, fatigué de voir ses convives se curer les dents à table avec la pointe de leurs dagues, par décret, Richelieu ordonne que toutes les lames du palais soient émoussées 6. Il invente ainsi le couteau de table à bout rond, car jusque-là, le poignard de chacun est le seul instrument pour couper la viande 7. Il est facile d’imaginer les bourrages alimentaires causés par les cavités dans les dents qui sont pour la plupart cariées.

Aujourd’hui, Richelieu a donné son nom à une entreprise qui fabrique des couteaux. Celle-ci est la quatrième plus importante au monde.



1 Cf. Bourgeois C., « Des lésions dentaires et buccales dans les formations de l’avant ; leur évolution au cours de la campagne. Amélioration et transformation possible du matériel en usage », in Congrès dentaire interallié 1914-1917, G. Villain (éd.), tome II, Paris, 1917, pp. 1179-1184.

2 Cf. Bourgeois C., « Des lésions dentaires et buccales dans les formations de l’avant ; leur évolution au cours de la campagne. Amélioration et transformation possible du matériel en usage », in Congrès dentaire interallié 1914-1917, G. Villain (éd.), tome II, Paris, 1917, pp. 1179-1184.

3 Cf. Zimmer Marguerite, « Petite histoire de l’Art dentaire du XVIIIème siècle à 1950 – de 1930 à 1940 », in Actes de la Société française d’histoire de l’art dentaire, http://www.bium.univ-paris5.fr, Paris, sans date.

4 Cf. Le Caër Paul, communication personnelle, Deauville, 1995.

5 Cf. Hémard Urbain, Recherche de la vraye anatomie des dents, Lyon, 1582 & David Clément, Hygiène bucco-dentaire du XVIIème au XIXème siècle en France, L’Harmattan (éd.), Collection Médecine à travers les siècles, Paris, 2010, pp. 61-62.

6 Cf. Franklin Alfred, La vie privée d’autrefois – Variétés gastronomiques, Plon (éd.), Paris, 1891, pp. 72-75.

7 Cf. http://www.linternaute.com, Richelieu invente le couteau de table, p. 1.


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