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Prix Georges Villain d'histoire de l'art dentaire

Les failles historiques de la Classification d'Angle

Par
Xavier Riaud

Edward Hartley Angle (1855-1930)

Edward Hartley Angle naît à Herrick, dans le comté de Bradford, en Pennsylvanie en 1855. Il est diplômé en chirurgie dentaire en 1877. Il devient professeur d’orthodontie à l’Université du Minnesota en 1885 (Philippe, 2003).
Angle dissocie l’orthodontie de la dentisterie générale, aussi bien dans son enseignement que dans son exercice. Il cherchera toujours à standardiser les dispositifs orthodontiques afin de les faire fabriquer industriellement. Ainsi, l’orthodontiste n’effectue plus aucun travail de laboratoire. Son livre fera l’objet de sept éditions de 1887 à 1907. Chacune souligne la progression de sa technique. En 1897, Angle obtient son diplôme de docteur en médecine. En 1899, il classe les malocclusions méticuleusement.
À l’aube du XXème siècle, il s’oppose aux extractions qui ne peuvent que nuire à la plénitude de l’occlusion. En 1900, Edward ouvre une école à Saint Louis. Son précepte conservateur est exposé dans son œuvre principale, la 7ème édition de son livre intitulé Treatment of malocclusion of teeth (Traitement des malocclusions dentaires) qui paraît en 1907 et qui comprend 641 illustrations et 628 pages. Le système d’Angle avec son arc d’expansion, l’E. arch, se répand alors dans le monde entier. Mais, ce dernier n’en est pas pleinement satisfait parce qu’il ne provoque que des versions. Il cherche un appareil capable de contrôler la position des racines. Il y parvient en 1925, lorsqu’il présente l’edgewise. Ce dernier est publié en 1928 et 1929. Il est encore utilisé et enseigné aujourd’hui. Chaque dent porte un bracket fendu par une gorge rectangulaire dans laquelle s’insère un arc de section correspondante, qui commande de ce fait la position et l’orientation de la dent. Angle meurt en 1930, à Pasadena (Philippe, 2003).


La Classification d’Angle (1899)

Cette classification est un véritable casse-tête pour tous les étudiants néophytes qui s’initient à l’orthodontie. Pourtant, aujourd’hui encore, c’est un outil indispensable à la mise en place d’un plan de traitement.
Elle répertorie et classe tous les diagnostics de malocclusions en trois catégories, divisions et subdivisions, en vue de choisir le traitement le plus adéquat (I, II1, II2, III).
I : 1ère molaire inférieure en avant d’une ½ cuspide par rapport à celle du bas (de même pour la canine).
II1 : les incisives centrales supérieures partent vers l’avant.
II2 : désocclusion de la molaire inférieure.
III : mésiocclusion de la molaire inférieure. Il peut y avoir un inversé d’occlusion.


En 1907, l’auteur ne généralise jamais son étude à l’ensemble de la population, mais bien aux seuls patients qui le consultent. « Les classes sont basées sur les relations mésio-distales des dents, des arcs dentaires et des maxillaires qui dépendent en premier lieu de la position mésio-distale des premières molaires à leur éruption et sur l’arcade. D’où, dans le diagnostic des cas de malocclusions, nous devons considérer, premièrement, la relation mésio-distale entre les arcs dentaires et les maxillaires comme indiquée par la relation entre la première

molaire inférieure et celle du haut (les clés de l’occlusion) et deuxièmement, les positions de chaque dent notant prudemment leurs relations avec la ligne d’occlusion. » (Angle, 1907)

Sur les quelques milliers de cas de malocclusions examinées, la proportion par millier concernant chaque classe est la suivante :


Class I

692

Class II

Division 1

90

Subdivision

34

Division 2

42

Subdivision

100

Classe III

Division

34

Subdivision

8

1.000

(Angle, 1907)

De 1898 à 1902, aux USA, cette classification est très en avance sur son temps par la juxtaposition statique, consciente et volontaire des modèles en plâtre des patients d’Angle, ce dernier ne disposant à la main que des modèles maxillaires qu’il engrènait l’un sur l’autre.


Objectifs d’Angle

De cette classification, un protocole thérapeutique voit le jour. Son objectif est de choisir un type de traitement vers une ligne d’occlusion sans défaut, d’harmoniser les lignes de la face par cette occlusion idéale et de rectifier les insuffisances de croissance.
Cependant, Angle (Jeanmonod, 1998) ne précise jamais une durée de contact entre les deux arcades. Il les voit toujours fermées. Tout son intérêt est concentré sur l’engrènement des quatre premières molaires, les autres s’arrangeant au bon vouloir de Dame Nature. Pour lui, ce rapport définit la distance entre les os maxillaires et détermine l’aspect harmonieux de la face qui distingue un individu d’un autre, un humain d’un primate. Il ne s’attarde jamais sur l’ouverture et la fermeture des mâchoires, pas plus sur la fonction linguale qu’il cite pourtant. À sa décharge, les mécanismes neurophysiologiques et moléculaires de la fonction manducatrice, notamment par son caractère réflexe dento-dentaire ou par la position de repos postural physiologique, n’ont été connus que beaucoup plus tard (Cotton, 2004).
En résumé, la détermination de la classe d’Angle résulte d’un examen des rapports dento-dentaires intimes et uniquement dans le plan transversal, ou dans un plan horizontal, lorsque les arcades dentaires sont en occlusion volontaire, dents supérieures contre dents inférieures. Cette méthode de classification, copiée selon ce praticien sur celle du monde végétal et celle du règne animal au XIXème siècle, n’apporte aucune contribution scientifique sur la relation dento-dentaire tridimensionnelle, ni sur la dimension verticale d’occlusion physiologique ou de repos, ni sur la fonction linguale et la déglutition salivaire infantile (Cotton, 2004).


L’occlusion selon « mère Nature »

En 1899, l’occlusion des deux maxillaires est uniquement guidée par « mère Nature » et cette classification d’Angle ne tient pas compte des muscles manducateurs, de leurs fonctions, ni des réflexes qui les gouvernent, ni du repos physiologique des fibres qui les composent. En 1900, Angle précise l’objectif de cette classification qui est celui d’aider à préciser le diagnostic d’une malocclusion dento-dentaire naturelle (qu’il faut traduire aujourd’hui en « occlusion dento-dentaire volontaire du patient », sur « ordre au patient » du dentiste, de l’orthodontiste ou du radiothérapeute (en ce qui concerne les téléradiographies latérales)). Une belle harmonie des contours du visage est son seul objectif. Sa référence personnelle est le visage d’Apollon (Angle, 1907). « Toutes les lignes (du visage) sont entièrement incompatibles avec des mutilations ou des malocclusions »
En aucun cas, Angle n’a contraint ses traitements orthodontiques à aboutir à une classe I, puisque celle-ci était décrite comme une franche malocclusion qui concernait 69,2 % des patients qui le consultaient.
Mais, ses traitements sont mis à mal par les récidives puisque ceux-ci ne tiennent pas compte de la dysfonction linguale, ni des dysfonctions maxillaires. D’ailleurs, l’orthodontiste américain offrait 50 % de son salaire à ceux qui acceptaient de prendre en charge la continuité des soins en fin de ses traitements (Cotton, 2004).


Prix Nobel de Physiologie ou de Médecine

L’attribution du Prix Nobel de Physiologie ou de Médecine démontre qu’Angle ne pouvait connaître en 1899, la physiologie des muscles, ni celles des neurones (Nobelprize.org, 2008).
1901 : 1er Prix Nobel de Physiologie ou de Médecine attribué à Edmil Adolf von Behring (1854-1917) pour son utilisation d’un sérum contre la diphtérie. Angle a alors 46 ans.
1904 : Ivan Petrovitch Pavlov (1849-1936) pour son travail sur la physiologie de la digestion, et notamment sa découverte du réflexe de salivation provoquée.
1906 : Camillo Golgi (1843-1926) et Santiago Ramón y Cajal (1852-1934) pour leur découverte des composants du système nerveux.
1922 : Archibald Vivian Hill (1886-1977) & Fritz Meyerhof (1884-1951) pour leur découverte des mécanismes énergétiques au sein des muscles.
1932 : Sir Charles Scott Sherrington (1857-1952) & Edgar Douglas Adrian (1889-1977) pour leur découverte du réflexe neuromusculaire.
Sherrington étudie notamment les réflexes manducateurs sur le chat décérébré en 1917 (Sherrington, 1917).
1953 : Hans Adolf Krebs (1900-1981) pour sa découverte du cycle de l’acide citrique qui porte son nom aujourd’hui (Nobelprize.org, 2008). C’est le point de départ de la compréhension du mécanisme intracellulaire des crampes musculaires (acide lactique).


Discussion autour de la personnalité d’Angle

Angle avait une vision anatomiste, presque mécaniste, et seulement des dents en occlusion. Pour lui, l’occlusion du couple des premières molaires est le nombril de la morphogenèse du visage. Angle vit aux USA, alors que Sherrington (Nobel 1932) et Krebs (Nobel 1953) sont en Angleterre. Les moyens de communication n’étaient pas ce qu’ils sont aujourd’hui. Si le Prix Nobel ouvre le résultat des découvertes au monde scientifique international et que Angle est décédé en 1930, il n’a probablement jamais eu vent de ces découvertes médicales anglaises. E. H. Angle, dentiste parfois chirurgien, avait surtout une formation en anatomie buccale, par ses titres : « Former Professor of Histology, Orthodontia, and Comparative Anatomy of the Teeth (…) Former Surgeon for Treatment of Fractures of the Maxillae (…) » (Ancien professeur d’Histologie, d’Orthodontie et d’Anatomie comparée des dents (…) Ancien chirurgien spécialisé dans le traitement des fractures des maxillaires (…)) et par le chapitre : « Part II. Fractures of the maxillae » dans la 6ème version de son livre paru en 1900 (p.285-305) ou la mise en place d’attelles dentaires unitaires de contention dans la même version (Cotton, 2008).
Il faut se souvenir qu’au début du XXème siècle, Léon Frédéricq (1851-1935), physiologiste liégeois, gouttait la bave des crapauds pour quantifier la salinité des salives selon les différentes espèces. Donc, à l’époque d’Angle, la physiologie et la biochimie, telles que nous les connaissons aujourd’hui, n’existaient pas (Cotton, 2008).


Conclusion

L’épistémologie est l’étude d’une science dans son contexte culturel et historique. Si celle-ci nous permet d’apprécier la valeur de la classification d’Angle, elle nous permet aussi d’en mesurer les faiblesses. Il est indéniable qu’une approche historique des disciplines odontologiques permettrait à beaucoup d’en mieux comprendre la teneur ou les limites quelquefois, et si cette approche se faisait dans son contexte historique, d’en mieux saisir l’importance et la force (Riaud, 2008). Auguste Comte (1798-1857), philosophe positiviste considéré comme le père de la sociologie en France, ne s’y trompe pas en affirmant d’ailleurs : « On ne connaît pas complètement une science tant qu’on n’en sait pas l’histoire. »


Edward Hartley Angle (1855-1930) - Histoire de la médecine par Xavier Riaud

Edward Hartley Angle (1855-1930)


Références Bibliographiques :

Angle E. H., Treatment of malocclusion of teeth and fractures of the maxillae. Angle’s system, Philadelphia, U.S.A., VIème édition, 1900, 315 pages.

Angle E. H., Treatment of malocclusion of teeth. Angle’s system, VIIème édition, 1907, 628 pages.

Cotton Guy, « Le diagnostic de la classification d’E. H. Angle », in http://occlusion.be/, Ans, Bruxelles, Belgique, 2004, pp. 1-15.

Cotton Guy, communication personnelle, Bruxelles, Belgique, 2008.

Jeanmonod A., Occlusodontologie, applications cliniques, CdP (éd.), Paris, 1998.

Nobelprize.org, Nobel Prize in Medicine, 2008.

Philippe Julien, Histoire de l’orthodontie, S.I.D. (éd.), Paris, 2003.

Riaud Xavier, Plaidoyer pour un enseignement historique de l’art dentaire, L’Harmattan (éd.), Collection Ethique et Pratique médicale, Paris, 2008.

Sherrington C. S., « Reflexes elicitable in the cat from pinna vibrissae and jaws », in J. Physiol., 1917 December 6; 51 (6): 404-431.


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